Par Rotimi Matthieu
Monsieur le Président, votre décision de suspendre les droits de douane de 15 pour cent sur l’essence et le diesel est plus qu’une pause politique. C’est un moment historique. Cela montre que, pour la première fois en vingt-six ans de démocratie, un président nigérian a choisi le peuple plutôt que le monopole. Vous avez montré que le leadership ne consiste pas à se plier aux intérêts les plus bruyants, mais à se tenir aux côtés des plus vulnérables. Pour cela, les Nigérians vous disent merci. Pendant des décennies, les administrations successives ont permis à un seul homme d’affaires de déterminer le prix des produits essentiels, du sucre au ciment et bien plus encore. D’une administration à l’autre, les politiques publiques ont penché en faveur du monopole, souvent déguisé en « protection du contenu local ». Sous les administrations précédentes, les barrières à l’importation ont transformé le ciment en une vache à lait pour quelques-uns tandis que les Nigérians en supportaient le coût. Pendant deux décennies, le même schéma s’est poursuivi, enveloppé dans une rhétorique nationaliste mais servant finalement des intérêts étroits. Là où il y avait une résistance initiale, elle finissait par s’effondrer, et le monopole était toujours bien ancré et récompensé. C’est l’histoire qui nous a amené ici. Une histoire où les Nigérians ordinaires ont payé davantage pour que certaines entités puissent dominer des secteurs stratégiques. Une histoire où la poursuite de la compétition était considérée comme un inconvénient. Une histoire où les ressources nationales sont devenues des leviers de consolidation privée. Monsieur le Président, c’est pourquoi votre décision est remarquable. Cela brise un schéma qui tient l’économie en otage depuis des années.
Les Nigérians ont vu à la télévision un cadre vous traitant de boxeur, et la nation a grincé des dents. Il a décrit votre visage comme celui d’un boxeur et a déclaré que vous étiez prêt à boxer au lieu d’écouter la souffrance des Nigérians. Les Nigérians sont heureux de constater qu’au cœur du gouvernement se trouve un président doté d’une vision centrale sur le peuple et non un homme influencé par le théâtre. Vous avez prouvé qu’écouter les Nigérians n’est pas une faiblesse. C’est la force. Mais, Monsieur le Président, nous sommes sûrs que les détracteurs n’ont pas fini. Ils travaillent déjà sans relâche pour induire en erreur, armés de chiffres erronés et d’interprétations sélectives de la loi sur l’industrie pétrolière. Ils veulent ramener ce tarif sur votre table. Ils veulent vous persuader de confier l’intégralité du marché du carburant à une seule raffinerie privée sous couvert de « recouvrement des coûts ». Ils veulent vous convaincre que les Nigérians doivent payer aujourd’hui pour qu’un investisseur puisse atteindre le seuil de rentabilité de demain. Monsieur, les analystes ont posé une question simple mais cruciale. Que se passerait-il si cette raffinerie, encore incapable de répondre à la demande nationale pour le moment, ne parvenait parfois pas à livrer avant la prochaine campagne électorale ? Que se passe-t-il si des problèmes de maintenance surviennent ? Que se passe-t-il si les prix augmentent sans retenue ? La totalité du fardeau incombera à votre administration.
Les Nigérians ne blâmeront pas la raffinerie. Ils blâmeront le gouvernement. Votre gouvernement. Pourquoi le destin d’une nation devrait-il être confié à un seul homme ? Pourquoi le prix du carburant, cœur de toute notre économie, devrait-il dépendre d’un seul fournisseur ? Ce n’est pas seulement risqué. C’est dangereux. Monsieur le Président, aucun pays n’assure ainsi son avenir. Pas si nous ne disposons même pas d’une capacité de raffinage locale confirmée de soixante pour cent, encore moins de quatre-vingts pour cent. Pas lorsque la seule alternative fiable est l’importation. Pas quand des erreurs politiques peuvent créer du jour au lendemain une pénurie à l’échelle nationale. Cette raffinerie était un investissement audacieux. Cela réussira. Cela rapportera de l’argent. Mais il n’est pas nécessaire qu’il atteigne le seuil de rentabilité sur le dos des pauvres en un an. C’est un projet générationnel. Laissez-le mûrir à un rythme responsable. Laissez la concurrence prospérer. Laissez les pauvres Nigérians respirer. C’est pourquoi votre suspension des droits de douane est si importante. C’est la première fois qu’un président reconnaît l’influence politique et économique écrasante de l’homme le plus riche d’Afrique et reconnaît où se trouve le véritable pouvoir. Le vrai gros s’arrête sur votre table, pas sur la sienne. Pour la première fois, le peuple à un président prêt à dire : non, pas aux dépens des Nigérians.
Monsieur, le peuple compte sur vous. L’économie dépend de vous. Des millions de foyers qui ont enduré des années de difficultés espèrent que vous tiendrez le coup. Le Nigeria ne peut pas se permettre d’être réduit à une ville industrielle. Pas dans notre démocratie. Pas dans ce siècle. Pas sous votre surveillance. Nous vous soutenons, Monsieur le Président. Nous prions pour vous. Et nous vous remercions d’avoir choisi les Nigérians plutôt que le monopole. Que Dieu te bénisse. Que Dieu bénisse la République fédérale du Nigéria.
• Matthew, avocat, analyste des politiques et de la gouvernance, nous écrit depuis Abuja.