Retour sur la naissance d’un djihad paysan dans le centre du Mali

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Retour sur la naissance d’un djihad paysan dans le centre du Mali
Le djihadisme s’est répandu dans la région de Mopti dès 2013, prospérant sur l’incurie de l’Etat et les frustrations des populations rurales.

Le visage dissimulé sous un épais turban, il sillonne les rues de Mopti avec sa charrette à deux roues. Anonyme, il se fond dans la foule de commerçants et de badauds. Même sa femme ne connaît pas son secret. Durant les quatre années qu’a duré son absence, Ibrahim (le prénom a été changé) était officiellement parti « en aventure », comme on désigne en Afrique de l’Ouest le fait d’émigrer. En réalité, il avait rejoint le djihad.

Ibrahim fut l’un des hommes d’Amadou Koufa, le chef de la katiba (unité combattante) Macina, qui sème l’effroi dans la région au nom du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), principale alliance djihadiste du Sahel, liée à Al-Qaida. Prédicateur issu d’une famille pauvre de la région de Mopti, Koufa a donné un visage et un ancrage local au djihad international, en s’appuyant sur les frustrations propres à la région et en recrutant d’abord au sein de la communauté peule, dont il se pose en défenseur.
Ibrahim, djihadiste de la katiba Macina repenti témoigne à visage couvert par peur des représailles, en juillet 2019. Image tirée de la vidéo de Florian Plaucheur.
Ibrahim, djihadiste de la katiba Macina repenti témoigne à visage couvert par peur des représailles, en juillet 2019. Image tirée de la vidéo de Florian Plaucheur. Florian Plaucheur/AFP
Un jour, alors qu’Ibrahim fait paître ses moutons près du campement familial, des émissaires enturbannés viennent à sa rencontre. « Tu seras bien payé et tu te battras pour appliquer la charia [loi islamique] de Dieu », lui promettent-ils. Le berger, qui peine alors à nourrir ses six enfants, se laisse convaincre. « J’étais dans une telle pauvreté, je ne pouvais pas refuser », lâche le repenti dans un murmure, les yeux fixés vers le sol. Son revenu est multiplié par vingt : 300 000 francs CFA par mois (450 euros), une fortune pour cet homme qui n’a connu que la brousse. Mais la fortune a un prix.
« Venise du Mali »
Il lui faut devenir exécuteur. Quatre années durant, il devient combattant, attaque des villages et tue « beaucoup de gens ». Après avoir déserté, il y a trois ans, Ibrahim n’a pas pu rentrer chez lui. Il a changé de nom et, à 45 ans, vit dans la clandestinité, loin de sa famille. Avec la peur d’être un jour retrouvé par ses anciens compagnons d’armes.

A Mopti, où il n’a pas d’attache, cet homme aux traits usés n’est qu’un « pousse-pousse » anonyme qui livre des paquets pour gagner quelques francs, parmi des centaines d’autres dans la ville de 150 000 habitants. La « Venise du Mali » a souffert. Pendant longtemps, les touristes s’y arrêtaient avant de poursuivre leur route vers la majestueuse falaise troglodyte du pays dogon ou d’aller visiter les mosquées en terre crue du XIXe siècle, nombreuses dans la région.
Désormais, ceux qui échouent dans la grande ville du centre sont des déplacés fuyant leurs villages brûlés, d’anciens guides désœuvrés à la recherche de petits boulots ou d’ex-combattants désireux de se faire oublier. A Mopti, les djihadistes sont invisibles mais sont partout et dans tous les esprits. Certains sont installés, au su de tous, juste de l’autre côté, sur la rive nord. Et grâce à leur réseau d’informateurs, n’ignorent rien de ce qui se passe en ville.

Les soldats de la mission de maintien de la paix de l’ONU ont renforcé en juin leur présence pour faire face à l’embrasement de la région et, dans la localité voisine de Sévaré, vivent retranchés dans leurs camps, derrière de hauts fils barbelés.
Personne n’a oublié l’attentat-suicide du 29 juin 2018 qui avait fait trois morts contre le quartier général voisin de la force conjointe antidjihadiste du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad). Il a depuis déménagé au sud, dans la capitale Bamako. A plus de 650 km de là. L’épicentre des violences qui déchirent le Mali depuis 2012 a glissé, en quelques années, de Kidal et Tombouctou, dans le nord, vers le centre du pays. Entre attaques djihadistes, conflits intercommunautaires et banditisme de grand chemin, la situation est devenue incontrôlable et s’aggrave de jour en jour.
« Amendes exorbitantes »
Comment la région de Mopti, terre de soufisme si longtemps épargnée par l’extrémisme et les rébellions, a-t-elle pu plonger en quelques années dans le chaos ? Lorsque, en 2012, des groupes djihadistes liés à Al-Qaida mettent en déroute l’armée malienne et s’emparent du nord, les populations du centre, livrées à elles-mêmes, organisent la défense de leurs villages. Les armes de guerre venues de Libye circulent partout.
Dans la confusion qui s’installe, les éleveurs peul, peuple traditionnellement nomade, se sentent particulièrement vulnérables en brousse. Ils demandent en vain de l’aide à Bamako face aux groupes majoritairement touareg qui attaquent et pillent les villages, rappelle Boukary Sangaré, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) et spécialiste de la zone. Mais « le gouvernement de transition refuse de les armer de peur que ça se retourne un jour contre son autorité », ajoute M. Sangaré.

« Finalement, des dizaines d’entre eux vont rejoindre les groupes armés qui leur offrent protection », notamment le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), présent dans plusieurs localités à l’est de Mopti. Les djihadistes vont exploiter le sentiment de marginalisation des bergers peul face à une administration et à des élites corrompues qui les traitent comme des « sans-terre ». « Les Peul dénonçaient depuis longtemps la surtaxation des aires de pâturage, les amendes exorbitantes des services des eaux et forêts pour le moindre feu de brousse ou encore les razzias et vols de bétail menés par les bandits qui écument la région », poursuit le chercheur Boukary Sangaré.
Salifu Dibo, chef d’une communauté dogon dans le centre du Mali, pose avec son fusil de chasse le 4 juillet 2019.
Salifu Dibo, chef d’une communauté dogon dans le centre du Mali, pose avec son fusil de chasse le 4 juillet 2019. MARCO LONGARI / AFP
L’opération française « Serval », lancée en janvier 2013, parvient à chasser les djihadistes de la ville de Kona, à seulement 70 km de Mopti, mais ne dissipe pas le mécontentement populaire envers l’Etat, toujours considéré comme oppresseur. C’est le début d’une révolte paysanne. Si certains bergers forment de petits groupes d’autodéfense ou rejoignent les voleurs de bétail, beaucoup vont grossir les rangs de la future katiba Macina. Ce n’est alors qu’une nébuleuse aux contours flous, mais elle deviendra plus tard le principal label djihadiste dans le centre.
« On nous gavait de drogues »
C’est à la même époque qu’Ibrahim part suivre plusieurs entraînements militaires dans la région de Gao, l’une des grandes villes du nord. Fin 2013, il rejoint un markaz (campement) implanté dans le centre du pays, au cœur d’une forêt située entre Douentza et la frontière avec le Burkina Faso. Une centaine d’hommes y cohabitent avec des aspirations diverses, par appât du gain ou désir d’appliquer un islam rigoriste. D’autres n’ont pas vraiment eu le choix : ils ne participent à la « guerre sainte » que pour protéger leur famille.

Il y a des Songhaï, comme lui, des Touareg, des Bella ou encore des Bambara, l’ethnie majoritaire, mais surtout beaucoup de jeunes peul acquis à la cause d’Amadou Koufa. « Koufa était un demi-dieu. Mes compagnons écoutaient ses prêches tout le temps sur leur téléphone portable, ils interprétaient littéralement chacune de ses paroles », raconte Ibrahim.
Le prédicateur djihadiste malien Amadou Koufa. Image de propagande de la katiba Macina tirée de la vidéo de Florian Plaucheur.
Le prédicateur djihadiste malien Amadou Koufa. Image de propagande de la katiba Macina tirée de la vidéo de Florian Plaucheur. Florian Plaucheur/AFP
Depuis les années 1990, Amadou Koufa est devenu célèbre pour ses critiques virulentes de l’Etat et des élites locales qui plaisent tant aux étudiants d’écoles coraniques et aux bergers. Koufa condamne notamment les droits de passage imposés par les propriétaires terriens sur les pâturages. Un discours qui résonne tout particulièrement chez les Peul.
Ibrahim est alors de ceux qui mènent les « opérations punitives » dans la région de Douentza et il ne se sépare jamais de son « PM » : un pistolet-mitrailleur avec 36 balles. « Lorsqu’un village refusait de se soumettre, s’il collaborait avec les autorités, on recevait l’ordre d’aller tuer les gens et de brûler les maisons », raconte l’ancien combattant.
Un jour, son chef, un certain « Diallo », le convoque. Les ordres ont changé. Ibrahim était tireur, il doit dorénavant égorger les infidèles. « On nous gavait de drogues vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je n’étais plus moi-même. » Son cerveau est anesthésié par les comprimés de Tramadol et les injections qu’on lui administre. Alors, il « suit les ordres ». Combien d’innocents a-t-il assassinés ? « Plus d’une vingtaine. Je les ai égorgés comme si c’était des moutons », lâche Ibrahim. « Pendant longtemps je n’ai pas compris la gravité de mes actes. On devait remettre les gens sur le droit chemin. Mais là, c’était trop, confie-t-il la voix tremblante. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de déserter. » Les images des atrocités qu’il a commises continuent de le hanter la nuit, assure-t-il.
« Maîtres de la brousse »
Ibrahim est parti, mais les djihadistes, eux, n’ont cessé d’étendre leur emprise. L’année 2015 est marquée au Mali par leur retour en force avec les premières attaques spectaculaires dans le centre. Aujourd’hui, hors des quelques « villes garnisons » où est postée l’armée malienne, ils ne rencontrent quasiment aucune résistance dans les campagnes : on les appelle les « maîtres de la brousse ».
Les engins explosifs artisanaux sèment partout la mort dans ce vaste no man’s land entre la Mauritanie et le Burkina Faso. Chaque semaine, des convois de casques bleus et de soldats maliens sont pris pour cibles sur les routes.

Les villages accusés de collaborer avec l’armée sont placés sous « blocus », comme Toguéré-Koumbé, dans le cercle de Tenenkou, à l’ouest de Mopti. Jusqu’à une récente médiation qui a permis sa levée en août, personne ne pouvait entrer ni sortir de cette localité sous peine d’être tué ou enlevé. Les habitants ne pouvaient plus cultiver leurs champs.
Dans les « cercles » (départements) du Macina, de Bankass ou de Bandiagara, les exactions des djihadistes se sont agrégées aux vieilles tensions entre éleveurs et agriculteurs pour l’accès à la terre. Une situation qui a pris un tour explosif depuis quatre ans, avec la création de milices d’autodéfense bambara, dogon ou peul.

Vengeances et représailles intercommunautaires s’enchaînent. Elles culminent le 23 mars 2019 lorsque plus de 160 villageois, essentiellement peuls, sont massacrés à Ogossagou.
Bambara, peul, ou dogon, des dizaines de villages sont attaqués dans la région de Mopti tandis que le nombre de déplacés fuyant les violences quadruple quasiment en l’espace d’un an, pour atteindre 70 000, selon les derniers chiffres de l’ONU.
La riposte des forces de sécurité maliennes, depuis 2015, n’a rien résolu. Pis, les soldats ont ajouté leur lot d’exactions dans la région, ciblant tout particulièrement les Peul. Désormais assimilés aux « terroristes », de nombreux civils ont ainsi été victimes d’arrestations arbitraires et d’exécutions extra-judiciaires documentés par les ONG de défense des droits humains.
A Bamako ou à Mopti, les élites sédentarisées ont vu monter, impuissantes, un discours anti-peul de plus en plus virulent sur les télévisions comme sur les réseaux sociaux. Et comme le résume un diplomate étranger à Bamako, « plus c’est le chaos, plus les rancœurs et la pauvreté gagnent du terrain, plus nombreuses sont les nouvelles recrues dans les rangs des groupes armés ».
Justice sans corruption
Dans les villages passés sous « contrôle » djihadiste, leur interprétation du Coran fait loi : vêtements entièrement couvrants pour les femmes, pantalon à mi-mollet pour les hommes, interdiction d’écouter de la musique, de fumer, de boire de l’alcool…

Tout symbole de l’Etat est honni. Administrateurs, magistrats ou enseignants, directement menacés, ont massivement déserté pour se mettre à l’abri dans les grandes villes. Makan Doumbia, le préfet de Tenenkou est un miraculé. Malgré le danger, il a tenu à rester à son poste toutes ces années. Il a été kidnappé lors d’une embuscade en 2018, et a passé neuf mois en captivité avec les hommes de Koufa.
Makan Doumbia, 62 ans, préfet de la région de Tenenkou, témoigne, en juillet 2018, de son emprisonnement durant des mois par des djihadistes en 2018. Il est le seul survivant d’une attaque et vit aujourd’hui exilé à Bamako.
Makan Doumbia, 62 ans, préfet de la région de Tenenkou, témoigne, en juillet 2018, de son emprisonnement durant des mois par des djihadistes en 2018. Il est le seul survivant d’une attaque et vit aujourd’hui exilé à Bamako. MARCO LONGARI/AFP
Le fonctionnaire de 62 ans, aujourd’hui exilé à Bamako, se souvient de la chaleur insupportable de certaines journées, mais aussi des tempêtes de sable et des pluies torrentielles qui s’abattaient sur les otages et leurs geôliers.
Dans les villages, rares sont les habitants à résister aux djihadistes lorsqu’ils surgissent à moto du néant pour prélever la zakât, l’aumône légale, l’un des piliers de l’islam. En retour, ils attendent que leurs « nouveaux maîtres » remplissent leur devoir.

« Quand il y a un litige sur le bétail ou une affaire de famille, ils tranchent rapidement. Si tu es en tort, tu paies ton amende. Il n’y a pas d’appel possible, pas de corruption, souligne un élu de Tenenkou en exil à Bamako. C’est pour ça que les gens les aiment. La justice, c’est capital pour un pauvre. »

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