La Côte d’Ivoire veut réveiller sa filière cacao

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La Côte d’Ivoire veut réveiller sa filière cacao
D’après le dernier rapport de la Banque mondiale, le pays doit réformer en profondeur le secteur du cacao s’il veut conserver son statut de premier producteur mondial.

« Un taux de croissance parmi les plus rapides du continent » et des « perspectives solides », le dernier rapport de la Banque mondiale sur la situation économique en Côte d’Ivoire ne tarit pas d’éloges sur le pays ouest-africain. Pour 2019, l’institution prévoit d’ailleurs une croissance à 7,2 %, juste derrière son voisin ghanéen. La raison ? Un secteur privé de plus en plus dynamique, grâce aux « réformes entreprises pour améliorer le climat des affaires », mais aussi aux « investissements anticipés » avant les élections d’octobre 2020. Les télécommunications, l’agroalimentaire et le BTP font partie des secteurs d’activité qui en ont le plus bénéficié.

Mais pour les experts de la Banque mondiale, c’est un autre domaine qui devrait mener la danse, dans « une perspective à long terme » : celui de l’agriculture. Car même si son poids dans le PIB national a diminué de moitié en 60 ans – 21,5 % en 2018 – elle procure encore un emploi à plus de la moitié des ménages. Et ses produits exportés représentent près de 60 % des exportations totales du pays. « Il est sûr que les performances du domaine agricole compteront pour beaucoup dans l’avenir économique de la Côte d’Ivoire », confirme Kristy Leissle, maître de conférences en Études africaines à l’Université de Washington, et auteure du livre Cocoa sur la culture du cacao en Afrique. « Parce qu’en réalité, le pays n’a pas le choix. »

Des producteurs toujours plus pauvres
Elle s’explique : « La colonisation de l’Afrique subsaharienne a créé des relations commerciales permettant l’extraction de ressources africaines vers l’Europe, l’Amérique du Nord et, de plus en plus, maintenant avec l’Asie – en particulier des produits agricoles. Ces flux se sont poursuivis jusqu’à aujourd’hui. Mais il n’y a pas eu beaucoup de soutien ou d’investissement dans la diversification économique pour aller au-delà de cette configuration. » La culture du cacao a été introduite en effet à la fin du XIXe siècle par les colons, et est rapidement devenue un pilier de l’économie. En 2018, elle fournit des revenus à plus de 5 millions de personnes.

Mais ce succès ne profite pas à tout le monde. Plus de la moitié des producteurs, sans qui les distributeurs de l’agroalimentaire ne pourraient pas se fournir, vivent encore avec 757 FCFA par jour (1,2 dollar). Soit bien en dessous du seuil de pauvreté. Ces professionnels du cacao ne touchent donc qu’une infime part des rentes considérables générées par le marché du chocolat. En 2016, il a généré un chiffre d’affaires total de près de 3,48 milliards d’euros. Pour mettre fin à cette injustice, et mieux rémunérer leurs agriculteurs, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont fixé au début du mois de juillet un prix plancher pour la campagne 2020-2021. En dessous de 2 600 dollars la tonne, pas de vente. Une décision censée protéger les producteurs en cas de baisse des cours.

« Sortir le secteur d’un statu quo »
Alors, comment faire du cacao – dont la Côte d’Ivoire est aujourd’hui le premier producteur mondial – un facteur de croissance inclusive ? Et au-delà du problème de la redistribution, comment redynamiser le secteur ? Pour Pierre Laporte, directeur des opérations à la Banque mondiale, il y a urgence. « Concurrence internationale, vergers vieillissants, exigence des consommateurs et main-d’œuvre en décroissance »… les maux de la culture de l’or brun se multiplient ces dernières années. S’il veut perdurer et jouer un rôle dans l’avenir économique de la Côte d’Ivoire, le secteur doit « sortir d’un statu quo » dans lequel il s’est installé, et « qui n’est plus tenable à long terme ».

Comment ? En passant du commerce de la matière première à celui de produits finis. Le rapport de l’institution salue « l’effort qui a été fait pour stimuler la première étape de transformation : celle du broyage ». Mais pour Kristy Leissle, l’initiative reste insuffisante. « Même si la transformation pour des produits intermédiaires tels que le beurre de cacao, les liqueurs et la poudre a considérablement augmenté, la quantité de chocolat et autres produits finis est toujours aussi minuscule, déplore-t-elle. Après la décolonisation, la Côte d’Ivoire, mais aussi le Ghana voisin n’ont jamais été encouragés à s’industrialiser, à produire des biens à valeur ajoutée pour les marchés intérieurs ou étrangers. »

Une fiscalité plus avantageuse
Autre solution préconisée par les experts, celle d’une meilleure répartition de la valeur ajoutée parmi les acteurs de la filière, à savoir les prélèvements fiscaux. Un point qu’approuve la spécialiste américaine. « Les revenus fiscaux tirés des exportations de cacao ne suffisent pas au gouvernement, explique-t-elle. Encore trop faibles, ils ne permettent pas de réaliser les investissements à grande échelle nécessaires pour construire des infrastructures dans les régions agricoles. Certaines zones sont dans de meilleures conditions que d’autres, mais la plupart des producteurs de cacao manquent encore des installations de base. »

Une situation bien connue du président Alassane Ouattara qui, lors de son discours du 1er janvier, déclarait : « J’ai une pensée particulière pour nos parents paysans, qui contribuent énormément à la richesse du pays et qui ont vu leurs revenus diminuer considérablement, en raison de la chute brutale des cours mondiaux du café et du cacao. Je veux les assurer que nous continuerons à veiller à leur offrir le maximum possible pour leur bien-être. » Son bilan, que les Ivoiriens étudieront juste avant les élections d’octobre 2020, dira s’il a tenu parole.
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